Circle a pris une longueur d’avance sur le marché européen des stablecoins. L’USDC concentre désormais 56 % des volumes d’échange face à l’euro, contre 10 % début 2024. Ce basculement ne doit rien au hasard: il mesure l’effet direct de MiCA sur la concurrence entre émetteurs, et dessine une fracture réglementaire qui redéfinit qui peut opérer en Europe. Le chiffre impressionne parce qu’il contredit une idée reçue. À l’échelle mondiale, Tether reste de loin l’émetteur dominant avec une offre en circulation plusieurs fois supérieure à celle de Circle. Mais sur le segment précis des conversions euro-stablecoin, l’USDC a basculé en tête de manière durable, dépassant la moitié des volumes mensuels depuis juin 2025. Deux réalités coexistent donc: la taille de l’offre d’un côté, la domination des échanges réglementés de l’autre. Cette divergence raconte quelque chose de plus profond que la rivalité entre deux entreprises. Elle montre comment un cadre réglementaire, en l’occurrence le règlement européen MiCA, peut rebattre les cartes d’un marché que l’on croyait figé. L’accès aux plateformes conformes devient un avantage concurrentiel mesurable, et l’autorisation réglementaire une barrière à l’entrée bien réelle. Pour l’investisseur européen, ces mécanismes ne sont pas abstraits: ils déterminent quels instruments restent disponibles sur son exchange.
Ce que mesure vraiment la domination de l’USDC face à l’euro
La part de 56 % concerne un périmètre bien délimité. Elle couvre les volumes d’échange entre stablecoins et euros sur les plateformes étudiées, pas l’ensemble des crypto-actifs détenus par les Européens ni tous leurs mouvements. Les paires USDC/EUR et USDT/EUR servent de portes d’entrée et de sortie: convertir des euros en stablecoin indexé sur le dollar, puis réaliser l’opération inverse. Ce sont des points de passage structurants pour quiconque opère depuis la zone euro. La progression s’inscrit dans la durée, pas dans un pic ponctuel. Depuis juin 2025, l’USDC franchit chaque mois la barre de la moitié des volumes observés. Ce caractère soutenu change la lecture: on n’assiste pas à un emballement spéculatif d’automne, mais à un déplacement structurel de la liquidité d’un jeton vers l’autre sur ce segment précis. L’avantage de Circle se lit aussi dans la profondeur des carnets d’ordres. Ceux de l’USDC contre l’euro sont désormais environ 40 % plus profonds que ceux de son concurrent. Autrement dit, davantage d’ordres sont disponibles à proximité du prix de marché. Pour un investisseur qui veut passer une transaction importante sans déplacer le cours, cette liquidité est décisive: elle réduit le glissement de prix et améliore l’exécution. Ce tableau contraste avec la photographie mondiale. L’offre d’USDT en circulation reste environ 2,5 fois supérieure à celle de l’USDC, et Tether conserve sa place de première paire de trading sur les marchés émergents. La domination européenne de Circle ne vaut donc pas détrônement global. Elle illustre un découplage géographique: le droit européen crée son propre marché, avec ses propres gagnants.
MiCA, le levier réglementaire qui a tout changé
Le règlement MiCA est entré en application en juillet 2024, et son effet sur la concurrence a été rapide. Circle est devenu le premier émetteur mondial de stablecoin à s’y conformer dès 2024. Cette conformité n’est pas qu’une formalité: elle conditionne l’accès aux plateformes réglementées de l’Espace économique européen. Tether, de son côté, n’a pas obtenu l’autorisation MiCA, ce qui a entraîné une série de retraits sur les exchanges européens. Les plateformes ont ajusté leur offre en conséquence. Binance a retiré les paires au comptant de plusieurs stablecoins non conformes à MiCA pour ses clients de l’Espace économique européen le 31 mars 2025. Kraken a également supprimé la négociation de l’USDT pour cette clientèle. Ces mesures ne constituent pas une interdiction générale de détenir le jeton, mais elles rendent son usage beaucoup plus contraignant dans l’écosystème réglementé. Quand une plateforme retire un stablecoin, ses clients basculent mécaniquement vers les instruments restés disponibles. Le phénomène dépasse le seul marché européen. Selon les analystes de JPMorgan, la capitalisation de l’USDC a bondi de 72 % depuis janvier pour atteindre environ 74 milliards de dollars, contre une croissance de 32 % pour l’USDT sur la même période. Les analystes attribuent cet écart à des cadres réglementaires plus clairs et à l’adoption institutionnelle croissante, MiCA en Europe et le Genius Act aux États-Unis venant renforcer la position de Circle comme stablecoin de référence pour les institutions financières.
| Indicateur | USDC (Circle) | USDT (Tether) |
|---|---|---|
| Part des volumes face à l’euro (sept. 2026) | 56 % | Minoritaire |
| Croissance capitalisation depuis janvier | +72 % | +32 % |
| Capitalisation estimée | ~74 Md$ | ~184 Md$ (juillet 2026) |
| Conformité MiCA (UE) | Oui | Non |
| Profondeur carnets d’ordres EUR | Référence | ~40 % moins profonds |
Source: JPMorgan via The Block · The Block
La capitalisation absolue reste favorable à Tether. Selon The Block, l’USDT comptait environ 184 milliards de dollars en circulation en juillet 2026, soit près de 60 % du marché des stablecoins, contre environ 73 milliards pour l’USDC, à peu près un quart du marché. Le paradoxe tient là: le plus gros émetteur mondial perd du terrain précisément là où la réglementation est la plus exigeante.
Pourquoi MiCA rebat les cartes des stablecoins
L’Union européenne resserre la supervision de Circle
La domination a un prix réglementaire. Le 14 octobre, l’Autorité bancaire européenne a classé l’USDC comme premier jeton de monnaie électronique « d’importance significative » de l’Union européenne. Cette qualification n’est pas symbolique: elle déclenche un régime de surveillance renforcé, à la mesure du poids systémique qu’un stablecoin peut acquérir dans les flux financiers européens. Le calendrier est précis. À compter du 12 novembre 2026, l’ABE prend directement en charge la supervision des fonds propres, des réserves, de la liquidité et des plans de rétablissement et de remboursement de l’émetteur européen. L’ACPR française conserve notamment la surveillance de la gouvernance et de l’externalisation. On assiste donc à un partage des rôles entre superviseur européen et autorité nationale, mécanisme typique des régimes applicables aux acteurs significatifs. Cette architecture de contrôle traduit une logique assumée: plus un stablecoin devient central, plus ses réserves et sa liquidité sont scrutées. Pour l’investisseur, cette surveillance est une garantie indirecte. Elle réduit le risque qu’un émetteur de premier plan se retrouve en défaut de couverture sans qu’aucune autorité n’ait anticipé le problème. Circle alimente d’ailleurs cette confiance par une transparence déjà établie: la société est cotée et ses réserves font l’objet d’une revue mensuelle.
Ce que ça change concrètement pour l’investisseur français
Le premier effet est pratique. Sur une plateforme opérant en Europe, les paires euro-stablecoin les plus liquides et les mieux encadrées tendent à se concentrer sur l’USDC. Un investisseur qui convertit régulièrement des euros bénéficie d’une meilleure profondeur de marché et d’un risque réglementaire réduit. À l’inverse, s’appuyer sur un stablecoin non conforme expose à un retrait de paire ou à des restrictions de négociation, comme celles déjà appliquées par Binance et Kraken. Le deuxième point concerne la fiscalité et la déclaration. En France, les plus-values réalisées sur les actifs numériques par un particulier relèvent du prélèvement forfaitaire unique, la flat tax de 30 %, lors de la conversion en monnaie ayant cours légal. Passer par un stablecoin indexé sur le dollar ne déclenche pas forcément l’imposition tant que l’on reste en crypto-actifs, mais chaque conversion vers l’euro constitue un fait générateur à suivre. La traçabilité offerte par les plateformes conformes facilite cette tenue de comptes, utile au moment de la déclaration annuelle. Le troisième enjeu est celui de la gestion du risque de contrepartie. Détenir un stablecoin, c’est faire confiance à la capacité de son émetteur à honorer le remboursement à parité. Le régime d’importance significative appliqué à l’USDC, avec supervision directe de l’ABE sur les réserves et la liquidité, apporte une couche de protection que les émetteurs non autorisés ne peuvent pas offrir dans le cadre européen. Pour un portefeuille conséquent, cette différence de statut mérite d’être intégrée au choix de l’instrument de passage.
Les erreurs à éviter avec les stablecoins en Europe
Première erreur: confondre domination mondiale et sécurité réglementaire. Tether reste l’émetteur le plus gros, mais sa taille n’implique pas qu’il soit le mieux encadré dans l’UE. Sur le marché européen, c’est l’autorisation MiCA qui compte, pas la capitalisation absolue. Raisonner uniquement en volume global conduit à négliger le risque de retrait de paire sur sa propre plateforme. Deuxième erreur: croire qu’un stablecoin est sans risque parce qu’il vaut un dollar. Aucun des deux jetons majeurs n’a échoué à retrouver sa parité après un décrochage, mais les décrochages ponctuels existent. L’USDC a perdu son ancrage lors de la crise bancaire de mars 2023, l’USDT lors de l’effondrement de TerraUSD en mai 2022. Dans les deux cas, la parité a été rétablie en quelques jours, mais ces épisodes rappellent qu’un stablecoin n’est pas de la monnaie banque centrale. Troisième erreur: négliger le suivi des conversions pour la déclaration fiscale. Multiplier les allers-retours entre euro et stablecoin sans tenir un relevé précis complique le calcul des plus-values imposables. Conserver l’historique des opérations, surtout sur des plateformes conformes qui en facilitent l’export, évite les mauvaises surprises au moment de remplir sa déclaration d’actifs numériques.
Notre analyse: la réglementation devient une arme concurrentielle
Le cas européen des stablecoins démontre une chose que le marché a mis du temps à intégrer: la conformité réglementaire n’est plus un coût, c’est un avantage compétitif. Circle a transformé son statut d’émetteur autorisé en levier de parts de marché, non pas en proposant un produit techniquement supérieur, mais en pouvant simplement rester présent là où son concurrent a été retiré. La barrière à l’entrée ne se mesure plus en technologie, mais en autorisation. L’angle que peu d’observateurs soulignent concerne la suite. JPMorgan note que la domination de l’USDT dans le trading hors États-Unis pourrait être menacée si le modèle de l’USDC s’impose comme standard du développement des stablecoins à l’échelle mondiale. Tether ne reste pas passif: la société prévoit de lancer l’USAT, un stablecoin conçu pour être pleinement conforme au Genius Act américain, destiné au seul marché des États-Unis selon The Block. Autrement dit, la bataille ne se joue plus sur la technologie mais sur la capacité à se conformer juridiction par juridiction. Pour l’investisseur, la leçon est claire. Le prochain cycle des stablecoins se jouera moins sur les promesses de rendement ou d’innovation que sur la solidité réglementaire des émetteurs. Un marché fragmenté par juridiction se dessine: USDC et MiCA en Europe, Genius Act et émetteurs domiciliés aux États-Unis outre-Atlantique, USDT toujours dominant sur les marchés émergents moins encadrés. Choisir son stablecoin revient désormais à choisir son régime juridique. C’est précisément ce que MiCA a rendu visible.
Les informations contenues dans cet article sont fournies à titre indicatif et ne constituent pas un conseil en investissement. Les crypto-actifs sont des placements très volatils et présentent un risque de perte totale du capital investi. Faites vos propres recherches (DYOR) et, si besoin, consultez un conseiller financier agréé avant toute décision d’investissement.
USDC face à l'euro: l'essentiel de la domination MiCA
- L'USDC capte 56 % des volumes stablecoin face à l'euro en septembre 2026, contre 10 % en janvier 2024.
- Les carnets d'ordres USDC/EUR sont environ 40 % plus profonds que ceux de l'USDT.
- La capitalisation de l'USDC a progressé de 72 % depuis janvier, à environ 74 Md$, contre +32 % pour l'USDT.
- L'USDT reste dominant au niveau mondial, avec une offre environ 2,5 fois supérieure à celle de l'USDC.
- L'ABE supervise directement l'émetteur de l'USDC à compter du 12 novembre 2026, jeton classé d'importance significative.
- Binance et Kraken ont retiré des paires de stablecoins non conformes à MiCA pour leurs clients de l'EEE en 2025.
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