La Banque de réserve de l’Inde veut relier les monnaies numériques des banques centrales des BRICS. Objectif affiché: réduire les coûts des transferts transfrontaliers et desserrer la dépendance au dollar. Mais derrière l’ambition affichée à Mumbai, aucune architecture commune n’existe encore, et les questions de confidentialité restent entières.
À Mumbai, le gouverneur de la Banque de réserve de l’Inde, Sanjay Malhotra, a placé les paiements transfrontaliers au centre des priorités des BRICS. Deux pistes techniques sont sur la table: l’interconnexion des monnaies numériques de banque centrale (CBDC) et le raccordement des systèmes de paiement rapide nationaux. L’argument économique domine le discours: ces échanges internationaux coûtent cher, et le groupe pense pouvoir compresser ces frais en supprimant des intermédiaires.
Le calendrier n’est pas anodin. L’Inde accueille le sommet des BRICS, qui réunit le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. La proposition de relier les CBDC figurait dans les demandes de la RBI dès janvier, pour être inscrite à l’ordre du jour de ce sommet 2026. C’est cohérent avec la stratégie indienne d’internationalisation de la roupie et de promotion des monnaies locales dans les échanges commerciaux.
Reste une réalité que le discours institutionnel gomme volontiers. Aucun modèle d’interconnexion n’a été arrêté. Aucun calendrier n’a été annoncé. Les normes techniques, les règles communes et la gouvernance restent des chantiers ouverts. Ce que Malhotra a présenté, c’est une intention politique, pas une infrastructure prête à l’emploi.
Ce qu’est réellement un lien entre CBDC, et ce qu’il n’est pas
Une CBDC est la version numérique d’une monnaie officielle, émise directement par une banque centrale. Elle n’a rien d’un crypto-actif décentralisé: elle est centralisée, contrôlée par l’autorité monétaire, et son unité de compte reste la monnaie nationale. Relier plusieurs CBDC signifie créer un canal permettant à un transfert de roupie numérique de se convertir et d’atterrir en yuan numérique ou en real numérique, sans passer par la chaîne classique des banques correspondantes.
Le gain théorique tient à cette suppression d’intermédiaires. Un paiement international transite par plusieurs banques correspondantes, chacune facturant sa marge et ajoutant du délai. Un règlement direct de CBDC à CBDC couperait ces étapes. Les particuliers et les entreprises passeraient par les circuits nationaux qu’ils utilisent déjà, avec une exécution plus rapide et moins coûteuse en théorie.
La nuance est de taille. Ce type d’interconnexion suppose un accord sur les taux de change, les règles de conformité, la lutte anti-blanchiment et le partage de données entre banques centrales. Ce sont précisément les points que Malhotra a laissés ouverts. Tant que ces normes ne sont pas fixées, un lien entre CBDC des BRICS reste un concept, pas un produit.
Il existe un précédent concret que les BRICS observent de près. La plateforme mBridge, pilotée par la Chine, la Thaïlande, les Émirats arabes unis et Hong Kong, avec l’Arabie saoudite entrée, teste déjà le règlement transfrontalier en plusieurs CBDC. C’est le laboratoire le plus avancé de ce que l’Inde décrit comme une piste.
mBridge, le modèle qui existe déjà et pèse 55 milliards
mBridge n’est pas un projet théorique. La plateforme a dépassé les 55 milliards de dollars de volume de transactions selon Reuters[4]. Elle repose sur une technologie de registre distribué et permet de régler des paiements dans la monnaie de chaque pays, plutôt qu’en dollar. Sa promesse est identique à celle décrite par la RBI: supprimer les banques correspondantes, accélérer les règlements, réduire les coûts.
Le fonctionnement mérite qu’on s’y arrête. Entre avril et septembre 2024, mBridge a facilité des paiements dans quatre CBDC (yuan, baht, dirham et dollar de Hong Kong), avec des transactions menées par 35 banques commerciales[5]. À son stade de produit minimum viable, la plateforme gérait déjà l’émission et le remboursement de CBDC, les paiements de gré à gré en devise contre devise, les transferts et la gestion des files d’attente. C’est un niveau de maturité que le projet indien n’a pas encore atteint.
| Indicateur | Valeur | Portée |
|---|---|---|
| Volume de transactions | Plus de 55 milliards de dollars | Cumul déclaré |
| Banques centrales fondatrices | Chine, Thaïlande, Émirats, Hong Kong | + Arabie saoudite |
| CBDC réglées (avril-sept. 2024) | e-CNY, e-THB, e-AED, e-HKD | 4 monnaies numériques |
| Banques commerciales actives | 35 établissements | Stade produit minimum viable |
| Membres observateurs (oct. 2024) | 32 institutions | Dont Australie, Corée, Luxembourg |
Source: The Block / Reuters · CoinDesk
Un détail géopolitique change la lecture. La Banque des règlements internationaux, qui hébergeait mBridge via son Innovation Hub, a envisagé de se retirer du projet. Cette réflexion a suivi les propos de Vladimir Poutine au sommet des BRICS de Kazan, où il a évoqué un système de paiement alternatif piloté par le bloc. Quand un projet technique commence à servir un objectif de contournement du dollar affiché ouvertement, les institutions occidentales prennent leurs distances.
Le projet indien s’inscrit dans cette même dynamique, avec le même point de friction. Selon CoinDesk, la RBI a présenté ce lien entre CBDC comme un moyen de faciliter le commerce et le tourisme tout en réduisant la domination du dollar américain[1]. La motivation n’est pas seulement technique. Elle est stratégique.
Enjeux des CBDC transfrontalières pour les BRICS
Le contexte qui explique l’urgence indienne
La proposition de la RBI n’arrive pas dans un vide. Elle suit une confrontation commerciale entre les États-Unis et l’Inde. Les exportations indiennes vers les États-Unis ont chuté après l’imposition de droits de douane de 50 % sur les importations indiennes[1]dont 25 % ciblant spécifiquement l’achat de pétrole brut russe. Réduire la dépendance au dollar cesse d’être une posture idéologique quand le dollar devient un levier de pression tarifaire.
Sur le plan interne, l’Inde travaille l’adoption de sa roupie numérique par des canaux inattendus. La RBI fait transiter une partie du système d’aides sociales du pays, estimé à environ 80 milliards de dollars, par l’e-roupie à travers une dizaine de programmes pilotes selon Reuters[2]. L’objectif affiché est de réduire les fuites et la corruption dans les subventions, tout en donnant un usage concret à une CBDC dont le déploiement a été lent.
L’histoire de cette adoption invite à la prudence. CoinDesk a rapporté qu’en 2024, plusieurs grandes banques indiennes, dont HDFC, Kotak Mahindra et Axis Bank, avaient crédité les salaires de leurs employés en portefeuilles CBDC pour aider le système à dépasser le million de transactions quotidiennes en décembre 2023. Ce seuil n’a pas tenu dans la durée. L’adoption avait été, en partie, fabriquée.
Ce précédent est un signal pour tout observateur du dossier. Un volume de transactions affiché ne dit rien de l’usage réel ni de l’adhésion spontanée. Quand un projet CBDC a besoin d’être gonflé artificiellement au niveau national, sa capacité à structurer des flux internationaux volontaires entre cinq économies aux intérêts divergents mérite un examen sévère.
La confidentialité, le point aveugle du modèle centralisé
Une architecture centralisée de CBDC crée un problème structurel de confidentialité. Contrairement aux paiements en espèces, chaque transaction en monnaie numérique de banque centrale est traçable par l’émetteur. Relier plusieurs CBDC nationales revient à donner aux institutions compétentes une visibilité accrue sur les transactions et les flux financiers transfrontaliers.
Ce n’est pas un défaut accidentel, c’est une caractéristique du design. Une CBDC est pilotée par sa banque centrale, qui peut par construction surveiller, tracer et potentiellement restreindre les usages. Dans un système reliant plusieurs banques centrales, la question devient: qui voit quoi, et selon quelles règles de partage de données? Aucune réponse n’est fournie à ce stade.
La dimension géopolitique aggrave cette interrogation. Chainalysis a documenté comment la banque centrale de Russie a développé une infrastructure de paiements crypto destinée à contourner les sanctions occidentales tout en réduisant sa dépendance au dollar[3]. Le rouble numérique s’inscrit dans cette même logique. Un système de paiement CBDC piloté par des États sanctionnés soulève des questions de conformité que les banques occidentales ne peuvent ignorer.
Notre analyse: une intention politique plus qu’une révolution technique
Ce que le discours de Mumbai vend comme une innovation de paiement est d’abord un instrument de politique monétaire souveraine. La réduction des coûts est réelle sur le papier, mais elle n’est pas le vrai moteur. Le vrai moteur, c’est la volonté des BRICS de construire un canal de règlement qui n’exige plus le dollar, ni le réseau bancaire occidental, ni les infrastructures de messagerie interbancaire dominées par l’Occident.
Le décalage entre l’ambition et l’exécution est frappant. mBridge, le modèle le plus abouti, existe depuis des années et pèse 55 milliards de dollars, mais reste cantonné à un cercle restreint de banques centrales et a vu la BIS envisager son retrait. Le projet indien, lui, n’a ni architecture, ni calendrier, ni accord sur les normes. Entre l’annonce et un flux transfrontalier opérationnel entre Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, l’écart se compte en années, pas en mois.
Pour l’investisseur crypto, le signal utile est ailleurs. Ces projets CBDC ne sont pas des crypto-actifs: ils sont l’exact opposé, des monnaies centralisées, traçables et contrôlées. Leur montée en puissance dessine un monde où les États reprennent la main sur les paiements numériques. C’est précisément ce contexte qui alimente, en creux, l’argument de rareté et de neutralité d’actifs décentralisés comme le bitcoin. Le vrai sujet n’est pas l’efficacité des transferts BRICS, mais la fragmentation du système monétaire international qu’ils annoncent.
Les informations contenues dans cet article sont fournies à titre indicatif et ne constituent pas un conseil en investissement. Les crypto-actifs sont des placements très volatils et présentent un risque de perte totale du capital investi. Faites vos propres recherches (DYOR) et, si besoin, consultez un conseiller financier agréé avant toute décision d’investissement.
Projet CBDC des BRICS: l'essentiel à retenir
- La RBI propose de relier les CBDC des BRICS au sommet 2026 organisé par l'Inde
- Objectif affiché: réduire les coûts des transferts et la dépendance au dollar
- Aucune architecture commune ni calendrier n'a encore été défini
- La plateforme mBridge dépasse déjà 55 milliards de dollars de transactions
- L'Inde route une partie de ses 80 milliards d'aides sociales via l'e-roupie
- Le modèle centralisé pose un problème de confidentialité des flux financiers
Sources
5 sources · 6 faits vérifiés
- CME contre CFTC : le régulateur juge la plainte « frivole » et retourne l’accusation d’arbitraire - 8 septembre 2026
- Bulle IA : la BCE alerte sur 440 milliards d’euros d’actions tech détenus par les Européens - 19 août 2026
- Amende MiCA de 70 000 euros contre Bitpanda : ce que la première sanction change en Europe - 19 août 2026





